L'analogie et la métaphore à l'heure de l'IA
Dialogue augmenté
Cet article de fond prend pour point de départ la définition de l'analogie et de la métaphore comme techniques de créativité appliquée, telle que la formule Guy Aznar. Pionnier en Europe dans le design de la mise en pratique, l'invention et la mise au point de nombreuses techniques créatives, Guy Aznar a développé une approche qui pousse le détour vers l'imaginaire : ce qu'on appelle la posture sensible, travail que nous avons formalisé dans notre livre co-écrit La Posture sensible.
Ce texte fondateur est ensuite soumis à l'IA, invitée à commenter, à prendre position, et à proposer ce qu'elle peut apporter concrètement pour enrichir et prolonger ces approches. Dans un deuxième temps, les experts du LaPEA et d'iasagora entrent dans la conversation : ils réagissent au regard de l'IA, le nuancent, l'interrogent, le complètent. L'IA conclut en commentant à son tour ces commentaires.
Ce que vous avez sous les yeux est le résultat de cet aller-retour : une conversation à plusieurs voix et plusieurs angles, entre savoir humain constitué et intelligence artificielle. Un objet que nous espérons stimulant à lire, à explorer, et propre à susciter les questions qui sont au coeur de la raison d'être du Club.
Bonne lecture, et à bientôt lors de la soirée-atelier.
Au fil du temps la logique est devenue la pensée scientifique moderne, son aboutissement est l'intelligence artificielle d'aujourd'hui qui est devenue l'outil majeur de l'innovation scientifique et technique. Mais elle n'est pas la seule. De même qu'il existe deux modalités de l'intelligence, il existe deux sources de la création. L'une basée sur la puissance quantitative, appuyée sur la richesse des données stockées, l'autre, basée sur la puissance émotionnelle, sur les guides de l'intuition, sur les secrets du rêve
Nous devons explorer cet immense territoire qui va de la logique à l'illogique
En fait la logique cohabite avec une voisine dont la première forme est ce que l'on appelle : l'analogie.
Le mécanisme de l'analogie est la première solution qu'a trouvée la pensée créative pour sortir de la prison dorée de la logique.
Elle lui ressemble tellement que pour la désigner on doit toujours utiliser le mot « comme ».
Analogie ou métaphore ?
Il existe une claire distinction entre l'analogie et la métaphore : l'analogie fournit une comparaison explicite, on utilise l'expression « comme » ou « comme si ». Ex. : « Le cerveau est comme un ordinateur ; la métaphore, fournit une comparaison implicite. Elle ne propose pas de comprendre directement le contenu mais elle propose de le deviner.
La métaphore fusionne deux réalités : elle ne dit pas « cet homme est comme un lion », elle dit « cet homme est un lion ».
L'analogie établit une correspondance entre deux réalités en expliquant leur similitude, elle compare pour éclairer. Elle est explicative, elle éclaire ; elle frappe l'esprit par une image.
Les participants ont fait la distinction entre l'analogie (où le "mapping" est bi-directionnel), et la métaphore (où le domaine source éclaire le problème cible de manière unidirectionnelle),
Le rôle de l'IA dans l'éloignement métaphorique : le « kreaton »
Dans des expériences anciennes de créativité, nous avions imaginé une unité de mesure de l'éloignement métaphorique que nous avions baptisé « le kreaton », (mesure tout à fait imaginaire, bien entendu, qui avait seulement pour fonction de sensibiliser à la distance métaphorique).
Selon l'IA (Gemini) :
On pourrait imaginer un réglage de la tension métaphorique : le bouton magique de kréatons.
La bonification par l'IA (gemini) : L'intuition pédagogique des kreatons existe techniquement dans l'IA. Cela s'appelle la « température », le paramètre mathématique qui règle le degré d'audace et d'hallucination de la machine.
L'enrichissement : l'animateur dispose d'un véritable thermostat de la créativité. L'IA devient un curseur précis :
◦« Fais-moi une analogie à 2 kréatons (température basse). » L'IA donnera une métaphore logique, rassurante et très proche.
◦« Passe à 10 kréatons (température haute). » L'IA générera des métaphores ultra-éloignées, vertigineuses et surréalistes, créant un choc créatif gigantesque.
L'évocation de cette distance métaphorique amène à réfléchir à la notion de mouvement : comment « monter » et redescendre l'escalier métaphorique »
L'idée nouvelle crée un déséquilibre : le système cognitif doit faire un effort pour s'ajuster et intégrer cette nouveauté, comme on monte une marche d'escalier
La bonification par l'IA : c'est souvent là que l'innovation meurt. L'idée métaphorique est géniale, mais la marche de l'escalier est trop haute pour être acceptée par l'entreprise ou la science.
L'IA excelle pour construire des marches intermédiaires.
L'enrichissement : une fois la métaphore trouvée (le sommet de l'escalier), l'IA peut aider à faire le chemin inverse. On peut lui demander : « Aide-moi à accommoder cette métaphore à la réalité. Traduis cette idée biologique en principes de mécanique physique, et rédige-moi un argumentaire rationnel pour convaincre mes supérieurs. »
L'IA adoucit ainsi le choc entre la poésie de l'idée pure et la réalité concrète de l'ingénierie.
Pour décrire les différents niveaux d'éloignement métaphorique qui permettent de parcourir la distance qui sépare la logique de l'illogique nous proposons quatre balises, les quatre analogies décrites par Gordon.
Gordon a désigné par « analogie directe » la première forme des analogies.
« Il s'agit par ce mécanisme de mettre en parallèle des faits, des connaissances ou des disciplines différentes… ».
Exemple : Brunel a résolu le problème de bâtir sous l'eau en regardant un taret percer son trou dans une poutre…
Gordon a largement utilisé ce registre pour illustrer ses démonstrations de la méthode Synectique :
Exemple :
un groupe devait inventer un distributeur pour un large éventail de produits depuis la colle jusqu'au vernis à ongles
"une palourde sort de sa coquille puis y rentre... la bouche de l'homme...elle crache, bave.. l'anus d'un cheval...si on reproduisait l'anus d'un cheval en plastique... »
En fait il existe deux démarches pour utiliser ce type de références à la Nature.
Le premier procédé correspond à une science que l'on appelle la Bionique.
Le second procédé à l'inverse pose d'abord un problème et puis recherche une solution dans la Nature. C'est celui que j'ai suivi récemment en cherchant des solutions pour un problème institutionnel : « chercher des idées pour renforcer la cohésion de l'Europe
Quel est le rôle de l'IA dans ce type de démarches analogiques ?
Elle propose une liste considérable de propositions qui dépasse largement les intuitions spontanées que l'on pourrait avoir. Pour faire une analogie avec la Nature, le créatif est limité par sa propre mémoire,
L'IA, c'est la bionique surpuissante,
D'autre part, elle ne se contente pas de fournir une liste, elle explore et elle explicite chacune des analogies comme si l'on disposait d'une encyclopédie personnelle sur tous les sujets. Non seulement elle propose mais elle connecte les domaines entre eux.
Le réglage métaphorique : il existe techniquement une possibilité de « dosage » de l'éloignement des analogies avec l'IA, cela s'appelle la « température », un paramètre mathématique qui règle le degré d'audace et d'hallucination de la machine. L'animateur dispose d'un véritable thermostat de la créativité, l'IA devient un curseur précis.
Conclusion 1 : concernant la méthode des analogies directes, certes le prompt de départ est donné par une intelligence humaine ; certes parmi le stock considérable d'analogies proposé c'est l'intelligence humaine qui va entrer en jeu pour effectuer le choix, mais pour cette première catégorie d'analogies, le rôle de l'IA demeure prépondérant.
(l'analogie symbolique de Gordon)
Les métaphores jouent un rôle essentiel dans la vulgarisation scientifique, elles permettent de transmettre une pensée ou un concept difficile.
L'« éloignement » existant entre la métaphore et l'objet qu'elle compare se nomme : la tension existante entre les deux termes. Plus grande est la tension, (plus grande est la distance de l'éloignement) plus grands sont les pouvoirs créatifs de la métaphore.
Ce mécanisme joue un grand rôle dans la création scientifique. Ex. : « le champ magnétique se comporte comme s'il était un ensemble de roues, de poulies et de fluides ».
Dans la pratique de la créativité : exemple d'application :
« inventer un vérin tenant dans une boîte cubique de 10 cm de côté, ayant une capacité de 4 tonnes et une portée de 1 mètre.
Courts extraits de plusieurs séances : "si c'était une culture de virus...ce vérin, cela me fait penser aux fakirs avec leur tour de corde magique.. etc…
(l'analogie fantastique de Gordon)
Exemple d'une analogie fantastique appliquée à un problème réel :
« on nous demande d'inventer une fermeture hermétique pour des combinaisons spatiales »…"imaginons qu'on n'ait qu'à le souhaiter pour que la combinaison se ferme… « …« imaginons des complaisants insectes qui réaliseraient notre rêve.. »
Le groupe de créativité a continué à explorer cette analogie fantastique :
« une fermeture éclair est une sorte d'insecte... et si les insectes étaient dressés… imaginez deux rangées d'insectes…
L'analogie fantastique et l'IA :
L'analogie fantastique (la solution magique, le rêve, le désir pur), trouve dans les IA génératives un allié inattendu. On peut demander à l'IA de jouer le rôle d'un génie, d'un sorcier, d'un démiurge, et de proposer la solution rêvée sans contrainte physique.
Mieux encore, les IA visuelles permettent de voir l'impossible : générer en image la « fermeture hermétique faite d'insectes dressés » dont parle notre exemple, et se laisser surprendre par ce que la forme visible suggère.
Il est possible de visualiser le rêve grâce aux IA génératrices d'images. Dans l'exemple de la combinaison spatiale fermée par des insectes, on peut désormais demander à l'IA de dessiner cette idée.
Avec l'IA, L'analogie fantastique bénéficie donc d'une double amplification : verbale (l'IA décrit l'impossible) et visuelle (l'IA montre l'impossible).
Le retour au réel (l'étape où l'équipe transforme le fantasme en dispositif viable), reste humain, mais il démarre de beaucoup plus loin.
L'analogie personnelle de Gordon
L'analogie personnelle ne propose pas seulement un processus de comparaison, elle propose au chercheur de s'identifier à l'objet, de devenir un pneu, un engrenage, une molécule. Elle suppose une forme de pensée « magique », comme celle des enfants.
Gordon a identifié quatre niveaux d'implication dans l'analogie personnelle :
Description des faits : (ex: "Je suis un piston, je monte et je descends") ; description des émotions : (ex: "Je me sens oppressé par la chaleur dans le cylindre") ; Identification empathique : (ex: "Je redoute le moment de l'étincelle car elle m'agresse") : Identification kinesthésique : C'est le niveau ultime. Vous ressentez physiquement les forces, les pressions et les mouvements (ex: "Mes articulations grincent sous la friction, je sens mon métal s'étirer").
L'analogie personnelle est utilisée dans une démarche créative : imaginons que vous deviez concevoir un nouveau type de frein pour vélo qui ne s'use pas sous la pluie. L'approche classique serait "Quels matériaux résistent à l'eau ?"
Approche par Analogie Personnelle :
Le créatif : "Je suis le patin de frein. Je m'approche de la jante mouillée. Je sens l'eau qui glisse sous moi comme une couche de glace… etc…
Voici comment l'IA peut contribuer à transformer l'analogie personnelle, proposition faite par Gemini :
a). La levée du "frein social"
C'est le plus gros obstacle de l'analogie personnelle c'est la peur d'avoir l'air ridicule devant ses collègues en disant : "Je suis une molécule de carbone un peu oppressée".
L'apport : L'IA est le partenaire idéal pour les phases de "délire" créatif. On peut explorer les analogies les plus absurdes sans crainte du regard de l'autre, ce qui permet d'atteindre plus vite les niveaux d'implication 3 et 4.
b). L'extension des connaissances.
Pour bien s'identifier à un objet, il faut comprendre ses contraintes physiques. Si vous ne savez pas comment réagit le titane à 800°C, votre analogie sera superficielle.
L'apport : L'IA possède une base de données immense sur les propriétés des matériaux, les lois de la physique ou les comportements biologiques. Elle peut nourrir votre analogie avec des détails techniques que vous ignorez, rendant l'identification "physiquement" plus juste.
c). Le changement d'échelle instantané
L'IA peut switcher de perspective en une seconde. Vous pouvez être le "frein", puis l'IA devient "la jante", créant un dialogue entre deux objets inanimés.
Les 3 rôles de l'IA dans l'exercice
L'Incarnation : Vous demandez à l'IA de devenir personnellement l'objet. Elle décrit ses sensations, ses peurs et ses blocages de l'intérieur.
Le Coach de Plongée : Vous incarnez l'objet et l'IA vous pose des questions pour vous faire descendre dans les niveaux (ex: "Que ressens-tu dans tes articulations quand la pression monte ?").
L'Interprète: L'IA traduit vos délires analogiques en pistes de solutions concrètes ou en concepts d'ingénierie/design.
Exemples de scénarios avec l' IA
Exemple 1 : Optimiser une batterie de voiture électrique
L'utilisateur : "joue le rôle d'un ion lithium qui voyage dans l'électrolyte pendant une charge rapide.
« Décris-moi ton trajet et ce qui te rend anxieux."
L'IA : "Je me sens poussé par une force électrique brutale. C'est comme essayer de courir dans une foule dense (l'électrolyte) pour atteindre une porte étroite
Résultat créatif : Cela peut suggérer de créer des "autoroutes" moléculaires ou de modifier la viscosité du fluide pour réduire la "panique" des ions.
Exemple 2 : Concevoir une interface logicielle
L'utilisateur : "Je suis le bouton 'Acheter' sur ce site. Pose-moi des questions sur mon état émotionnel quand un utilisateur me survole avec sa souris."
L'IA (Coach) : "D'accord, bouton, 'Acheter'. Tu vois le curseur s'approcher de toi. Est-ce que tu te sens prêt à être cliqué ? Est-ce que tu as l'impression d'être assez visible, ou as-tu peur d'être confondu avec le décor ?"
L'utilisateur : "Je me sens transparent... j'ai l'impression d'être un fantôme. L'IA (Interprète) : "Si tu es un fantôme, tu as besoin d'une consistance physique. On pourrait ajouter une ombre portée ou une vibration (haptique) pour que l'utilisateur sente que tu 'existes' sous son doigt."
Pour que l'IA soit vraiment efficace en analogie personnelle ne lui demandez pas "Quelles sont les analogies pour un pneu ?", mais dites-lui : "Agis comme si tu étais un pneu de Formule 1 dans le dernier virage du Grand Prix. Parle à la p
Ce type de dialogue apparaît dans le compte rendu des séances de Gordon, un langage est un langage qui est à la fois empathique, affectif et participatif.
Exemple au cours d'une identification : (extraits partiels)
« comment te sens-tu là-dedans » demande l'animateur à un participant qui s'est identifié à un arbre de transmission et a dû « entrer dans une boîte d'embrayage »
« je commence à sentir mes mains me brûler au point de lâcher prise »…
le groupe fait cercle autour en silence, c'est un duo que l'on n'interrompt pas
L'animateur appelle un autre participant :
Au bout d'un moment, il exprime une demande :
« ce qu'il faudrait c'est que mes pieds deviennent plus petits quand l'arbre d'entrée tourne plus vite »
L'animateur :
: « et comment faites-vous pour rétrécir vos pieds… »
L'animateur :
« on pourrait imaginer un fluide composé d'innombrables cordes… des millions de filaments de caoutchouc… »
J'ai demandé à l'IA (Gemini) de faire l'analyse de ce texte.
Réponse :
vos exemples, on voit clairement deux mécanismes clés
L'empathie corporelle : Le participant qui imagine ses mains brûler en tenant l'arbre de transmission ne fait pas que réfléchir ; il ressent physiquement les contraintes de friction et de chaleur. C'est souvent là que surgit l'idée technique
Le détachement du "Moi" : En devenant un disque d'argile, le participant évacue ses propres limites pour adopter les propriétés de l'objet. L'idée de "se fondre dans le sol" est une solution créative qui n'apparaîtrait pas via un simple calcul d'ingénierie.
Le lien avec la Maïeutique de Socrate
Il existe effectivement un lien profond entre la démarche de Gordon et la maïeutique (« l'art d'accoucher les esprits »).
Voici comment elles se rejoignent :
1. L'accouchement d'une vérité intérieure
Socrate partait du principe que ses interlocuteurs possédaient déjà la vérité sans le savoir. Son rôle était de poser des questions pour la faire sortir.
Dans la synectique, le "facilitateur" pose des questions (ex: « comment vous sentez-vous là-dedans ? ») pour forcer le participant à extraire de son imagination une solution qui y sommeillait, cachée par les habitudes mentales.
2. L'ignorance féconde
Socrate utilisait l'ironie pour purger l'esprit des fausses certitudes. Gordon fait de même en brisant les cadres logiques. En entrant "dans la boîte", on abandonne le savoir académique
3. Le dialogue comme moteur
La maïeutique est un jeu de questions-réponses. Dans vos extraits, on voit que c'est l'interaction qui fait progresser l'idée :
Question : « Comment savez-vous à quelle vitesse il tourne ? »
Réponse intuitive : « Je lis sur ma montre... »
Relance technique : « Et si tes pieds se rapprochaient... »
Conclusion : Une maïeutique de l'objet
Si Socrate faisait accoucher des concepts moraux ou philosophiques (Gordon fait accoucher des concepts techniques et créatifs